Bruce Begout, dans son travail d'exploration des lieux, nous attire ici dans un piège extraordinaire, fascinant, effrayant et abject : le ParK. Ce parc est la synthèse de l'ensemble des parcs qui existent (zoo, parc d'attraction, camp de concentration, technopole, cimetière, maison de retraite, prison, etc). Ce parc à thème pour touristes très haut de gamme, triés sur le volet, n'a pour thème que lui-même : le parc.
"[...] toutes les fonctions distinctives des parcs sont entièrement entremêlées : protéger, isoler, enfermer, divertir, étudier, domestiquer, classer, regrouper, exterminer. [...] le parcage est l'idée même qu'il met en scène" chap. 11, pp 31-32
Ce lieu est le fruit de l'imagination du maître des lieux, son concepteur, son constructeur : l'architecte. Du haut de la plus haute forteresse du site, tour en ivoire qui constitue son logis, l'architecte contemple son oeuvre, ce parc qui est le reflet non pas de lui-même mais des pires déviances auxquelles l'Homme est capable. C'est bien volontairement que les visiteurs entrent dans un processus de déshumanisation. C'est bien volontairement que les employés du ParK font les visiteurs pour accompagner les quelques vrais touristes fortunés.
"Il [le ParK] offre sur un plateau brillant un échantillon spectaculaire de projections fantasmatiques. Il lance même un défi à l'époque et à sa politique urbaine : mettre en scène des catastrophes qui ne se produiront jamais. C'est l'exposition universelle des maux de la civilisation que le principe de leur exhibition publique conjure." chap. 14, p. 42
Le narrateur nous livre le plus sadique des spectacles oú, par exemple, les visiteurs applaudissent, de l'extérieur, l'engloutissement par un anaconda de l'un des cadres dirigeants du ParK, tous regroupés dans un vivarium au milieu des serpents. Avec une distance à glacer le sang, le narrateur décrit l'incroyable productivité des travailleurs et de leurs techniques de contournement pour eviter de rencontrer la mort sur le parcours de la photocopieuse. Assidus à leur tâches respectives pour tenir des délais impossibles, la disparition inopinée d'un voisin avalé ne leur fera pas lever les yeux de l'écran d'ordinateur.
L'ensemble des scènes décrites constituent la lente protase qui construit le chemin par lequel l'auteur finira par nous donner quelques clefs des folles intentions de l'architecte. Comme pour ne pas se mouiller, et pour cause, l'auteur nous restitue des "fragments" d'un projet de livre rédigés par le créateur des lieux, sorte de manifeste d'une doctrine qui souhaite la fusion entre Biologie et Architecture ! L'architecture totalitaire est un aboutissement d'un processus par lequel le bâtiment prend le pas sur le vivant, l'architecture devient un moyens de contrôle à la fois sur le plan psychologique mais allant jusqu'à se connecter aux flux "neuro-physiologique". Le ParK n'est au fond rien d'autre que la résultante des pires dérives architecturales oú l'intérêt pour le respect de la vie et le bien être en général bascule du côté de la force obscure. Voici quelques extraits des fragments rédigés par l'architecte du ParK :
"Le principe général de l'architecture neuronale consiste à agir par le biais de constructions sur les structures mentales du cerveau et, partant, sur tous les réseaux physiologiques. [...] La fonction première d'un bâtiment est de modifier les systèmes neurophysiologiques des résidents. [...] L'idée que toute construction est la reproduction dans l'espace de la forme du corps est partiellement vraie. De nos jours, ce n'est pas l'enveloppe externe que nous devons projeter dans les trois dimensions mais l'ensemble complexe des réseaux neurophysiologiques qui, plus que toute apparence superficielle, représente le centre vibratoire de nos vies. [...] Grace à l'extériorisation des armatures du vivant, l'architecture quitte le domaine ancestral de la matière inerte, de la terre, et rejoint l'élément de la vie, l'eau. [...] Ce faisant, la neuro-architecture pourra oeuvrer à rien de moins qu'à la santé générale des individus, intervenir dans la régulation interne des divers systèmes vitaux qui les composent, et, pourquoi pas ?, guérir certaines maladies grâce à un séjour prolongé dans des lieux entièrement consacrés à leur traitement." chap. 33, pp 113 - 123
Tout ceci est une fiction !
Bruce Begout, Le ParK, éditions Allia, 2010, 152 pages.